Ecrans
Sous mes yeux de spectateur immobile, mes quatre saison battent leur plein.
Je suis parvenue jusqu'à l'Institution. Il me semble que c'est là que le temps vient mourir. Plus rien de temporel, dans cette nouvelle vie, ne porte son empreinte; tout va, tout vient, dans un méli-mélo d'heures anonymes et de jeux plus ou moins sains. Je dirais que ma nouvelle expérience tient toute entière à l'effleurement. Je ne m'imaginais pas les choses comme ça, j'aimais à me créer des situations, j'aimais à m'y voir, sans jamais douter, les yeux fermés et le torse ouvert, penser à.
J'ai déjà changé, ce sont eux, et ce temps, qui n'a plus ni mesure ni substance. À peine le temps de savoir où je suis, si peu pour me souvenir où je vais. La pellicule défile et le film s'essouffle, parfois je perds le fil, décrochage. J'ai perdu les talents d'écrivain qu'on a pu me prêter. C'est le temps, c'est l'effleurement. Ici, on n'entre plus dans rien, on regarde aux fenêtres. On en sait juste assez pour passer, et on passe au suivant.
Quand je pense à l'été, et quand je pense à ce qu'a pu être mon éclipse totale, de mai à septembre, il m'arrive de me demander si tout ça a été vrai. Lauriane sur le quai, et nous, tout autour; Oriane sous mes doigts; l'envie d'elle dans ce train de Montmartre; et son sourire, quand je la prenais en photo, et qu'elle était belle. Ces virées dans les jupes de Paris, et nos éclats de voix en défi à son corps endormi.
S'aventurer à l'heure où tout sombre et tout posséder, d'une main seule, d'une paume ouverte, comme si chaque rue traversée faisait de nous des seigneurs. Enfermer un instant tout présent et voir le futur s'agiter indistinctement dans les remous de la Seine, comme l'enfant de nos appels, la génération spontanée. Qu'avions-nous de nouvelles créatures? Pas grand chose au demeurant. L'allure imbibée et la gorge déployée devant Notre-Dame, rien de bien crédible.
L'effleurement, ça voulait dire le moment où tout devenait clair, mais ça durait, encore et encore. On pouvait effleurer sa vie durant des heures, des jours; l'effleurement, ça voulait dire s'asseoir sur les hauteurs de Montmartre en attendant qu'elle vienne dans votre dos croiser ses bras autour de votre taille. Parfois, ça voulait dire qu'elle ne viendrait pas. Mais souvent, ça avait un sens infiniment présent, à défaut de durer.
On s'adapte à tout. Et l'on s'y adapte si bien, que non content de simplement s'y faire, on s'y refait. Nouvelle ville, nouvelles personnes: tout ce qui n'est au départ que question d'entourage, devient une affaire personnelle. Et un jour, vous vous trouvez chez lui, ou chez elle, entourée de parfaits inconnus, vous riez, et ce qui vous paraissait malaisé à imaginer, ne revêt aucune douleur en vrai. Vous rentrez chez vous, une première fois, une deuxième, et puis ça devient automatique. Vous êtes ici. On ajuste les coordonnées. Depuis la rue de Rome à la rue Lavoisier, y-a-t-il si peu de distance ?
Je me souviens de ce soir ou ma mère m'avait invitée à dîner, dans un restaurant du 14ème. On y est allés deux fois avec mes parents. Une fois avant mon premier concours raté, et une fois avant mon cinquième concours raté. Quoi qu'il en soit, la deuxième fois, je m'y trouvais avec ma mère, elle m'avait fait cette surprise, parce que j'aime me trouver par surprise dans des lieux qui se chargent au fur et à mesure de nos passages. Si je pouvais, j'y emmènerais mon Ange. Et nous étions là, dans un lieu qui me troublait trop pour que je puisse agréablement profiter de la soirée. Non pas parce qu'il avait été synonyme de deux échecs, mais parce que les Moi qui s'y étaient succédés ne partageaient rien en commun. Nous étions pourtant bien dans la même ville, et c'était bien moi à cette table, et c'était bien moi qui reconnaissais ce cadre anis et ces déclinaisons d'absinthe. Mais depuis l'angle de ma deuxième table -j'entends la table de ma deuxième visite- je voyais sur ma première table, et la fille qui parle fort, là-bas, qui se soulève le cœur pour un rien, c'est moi. Elle a tout; elle pense qu'ils sauront l'épauler, elle espère qu'ils ne savent pas. Elle ne touche pas à son assiette, parce qu'elle n'a pas le temps, parce qu'expliquer un an à Paris ça grignote sur l'entrée-plat-dessert. Et elle utilise des mots, dont elle doute parfois du sens, parce que c'est joli, et que ça sonne bien, et qu'un rêve ça ne prend que quand des lèvres le chantent. Je la regarde fixement, j'essaie d'en extraire le sens, le sens de tous ces gestes et ces espoirs qui crèvent dans le vide.
J'étais bien, depuis ma deuxième table. Un échec de plus derrière, et pourtant j'y croyais davantage. Mais si croire, c'était réussir... je ne me serais jamais retrouvé à la première table; la première étape. Premier échec, et on recommence. Deuxième, troisième, tarif de groupe, et on recommence.
Et je suis là. Sciences Po Lille. J'en suis fière. Dans les faits, il n'y a pas fondamentalement de raison à ça: j'ai très peu travaillé en prépa, même si j'ai pu me maintenir major. Et puis j'ai passé ce concours, après deux pannes de GPS et une virée sur l'autoroute vers Dunkerque 15 minutes avant le début de l'épreuve. Et je l'ai eu. Et je suis là. Sur les bancs de l'Amphi A -parce que l'amphi B s'est écroulé- à regarder ces masses de visages qui paraissent avoir toujours siégé ici.
C'est déroutant comme certaines personnes semblent faire partie des meubles. Ce sont les gens qu'on ne voit jamais, les infirmières dans les hôpitaux, le personnel SNCF dans les gares. Il y a des personnes qu'on croirait nées avec leur bâtiment de référence, au moment des fondations béton. Ici, c'est pareil. Ça change beaucoup de ma prépa sciences po, étant donné que quiconque pénétrait dans l'établissement n'espérait qu'une chose, c'était d'en sortir après les fatidiques concours. Comme une sorte de pacte: l'administration ne voulait plus de vous à l'issue de l'année et vous ne vouliez plus d'eux -généralement plus tôt. Non, là où je suis, les étudiants font leur vie.
C'est affolant. Le rêve n'a jamais été aussi peu rêve. Et la carrière n'a jamais autant été carrière.
Pauline.


















































