21 février 2009

Vague ascendante

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Pierre & Gilles ~ The Kiss






Il est cinq heures et je crois que les roses éclosent.
Assise à tes côtés, je vois ton corps se déployer en corolles, s’étendre en pétales au-delà de toute réalité sensible. Ce bras qui démultiplie ton envergure, ce bras force le temps. Ton bras force la ville qui, noyée dans une pollution épaisse, inspire l’art impressionniste.

Par touches successives, je calme ta peur. J’élève ton corps par-dessus le vide ; par-dessus le monde des rhéteurs, des infirmes du cœur et des opportunistes. Je te peindrai la cathédrale de Rouen à chaque heure, avec plus d’adresse que Monet. Tu verras, mes peut-être son piètres, j’annonce malgré moi un bouquet de rimes en l’air. Et de nombreuses promesses d’éther. Mais l’amour, l’amour est un comble ! Et le mieux que je puisse faire, c’est essayer de te combler.

Et la mer, toujours, qui berce des milliers d’orphelins, des milliers d’idéalistes et des milliers de poètes échoués ça et là du côté de la rime.

Depuis notre chambre miteuse, j’entends cet air de mazurka qui dans la nuit berça notre étreinte de la veille; sur les quais, les mauvais garçons repus de chair regagnent leur bâtiment français ; je sens à l’instant l’odeur de l’opium stupéfier nos narines, nos lèvres, et enfin nos corps. Etrange sentiment d’ubiquité : nous serions-nous endormies au large, pour nous réveiller au monde ?

Tu paresses, pleine de sécurité et de confiance dans ce lit, dans le creux de cet îlot qu’on a fait nôtre. Une nuit d’amour et je me découvre moi-même au matin l’enfant née d’une étreinte soudaine et souveraine. Ah, qu’elle est belle l’échappée ! Ah, comme je voudrais mourir dans l’assommoir de ton corps lourd et parfumé de sueur ! En toi, j’ai cinq, sept, dix, douze, dix-sept ans. Et diable ! On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
Il n’empêche, dans ton ventre, je nais.


Je revêts le tricorne de mes cinq ans. Un ample chemisier opacifie ma poitrine de femme. Certains matins parlent d’enfance et d’épopées indiennes, et l’on croit enfin percer le mystère de ce visage qui sourit sans motif, de cette terre qui n’existait alors que dans l’œil des vieux : jeunesse. Mais déjà cinq heures de traversée deviennent cinq ans de dérive.

On a dérivé toute la nuit, ma Belle. On a dérivé et j’ignore où les vents nous ont conduit, si ce n’est que c’est un paradis de mazurka, de vaisseaux français et d’opium.
Il y a de quoi fumer et toute la mer pour s’enivrer, et cette plage de draps pour accueillir nos caprices de lune. Je crois que j’ai envie de rester ; que je me sens bien dans ces cinq heures. J’espère que le tricorne sera toujours à ma taille.

Comment en sommes-nous arrivées là ? Sirènes abandonnées lascives, corsaires vulnérables comme jamais, au bout de la planche comme deux chats virés par-dessus bord.
Nous serions-nous sabordées pour l’amour du vers ? Je l’espère !
Je l’ignore, mais tant que nos chevelures valent de l’or, et que ce précieux luxe d’orient coule par nos doigts jusqu’au versant de nos dunes tièdes. Lawrence veille à la santé du feu.

Dans le sommeil, ton corps ondule avec nonchalance, et chaque onde qu’il crée s’imprime dans mon cœur, comme une feuille de route, comme une invitation au voyage.
Mon vaisseau qui s’impatiente dans le port peut bien attendre, tout mon royaume de rhums et d’épices s’évaporer : j’ai verrouillé mon cap sur tes deux yeux bleus, bleus comme la mer, plus bleus encore que la mer ! Dans l’éventail de nuances qui paraît l’océan, j’ai renoncé à te chercher. Toi l’identité vague, généalogie agitée, je dispense mes baisers de mer sur tes pores anonymes.

Et puis je te regarde, sirène lasse confondue en silence.
Dans un instant, je partirai explorer tes côtes, et, le cœur sur la main, je me réjouirai de voir que le monde des Hommes est si lointain. Si peu probable, noyé dans une lourde brume noire.



Puis, comme je suis capitaine, je nous enlèverai à la terre, aux Hommes, au temps, et je baiserai ton corps et ton âme.
J’ai brisé mon unique boussole ; dans le flou sensationnel des sens, voudras-tu que je mouille au troisième hémisphère ?


©Justine

1 Comments:

Blogger Mary Morgan said...

J'aime beaucoup cette photo^^

03 avril, 2009 17:16  

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